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Ali Kaaf
Une Allusive Métaphore
L’une des démarches fondamentales de
la peinture moderne et contemporaine consiste à se débarrasser
de ce qui n’est pas indispensable pour ne garder que ce qui
est insubstituable, nécessaire et suffisant pour qu’il
y ait œuvre picturale.
Dans ce retour à l’essence ultime, la
représentation figurative a été délaissée
au profit de la matérialité, la physicalité
de la peinture : le support et la couleur. C’est ainsi que
beaucoup d’artistes épris d’absolu ont abouti
très vite à la monochromie, avec ou sans exégèses
justificatrices.
Sans aller jusqu’à la monochromie complète,
Ali Kaaf radicalise la démarche en excluant la couleur pour
ne retenir qu’un seul et unique pigment, un noir très
couvrant, dense, profond, sensuel, étalé sur le blanc
lumineux d’un papier grand
(225 x 150 cm) ou moyen format. La tentation de la monochromie est
si forte qu’il doit sans cesse combattre la tendance du noir
à envahir la totalité de l’espace disponible.
Son art consiste en quelque sorte à en contenir l’expansionnisme
en essayant de sauvegarder l’inviolabilité de quelques
plages blanches exaltées par le noir et qui l’exaltent
à leur tour en un difficile équilibre toujours menacé
par une nouvelle tentative d’avancée ténébreuse.
Lorsqu’un pigment blanc intervient, c’est que le noir,
indûment entreprenant, a conquis trop de terrain qu’il
faut lui faire céder en s’efforçant de recouvrer
une souveraineté ou une virginité irrémédiablement
compromise. Parfois, l’intensité charbonneuse est tempérée
par l’éclat anthracite argenté d’une mine
de graphite, avec de somptueux effets de sombre clarté sur
écran de nuit.
Le seul moyen de réfréner cet envahissement
uniformisant du noir, qui ne vise qu’à cacher, est
de recourir au seul autre élément indispensable de
la peinture : la forme élémentaire, vestige du dessin,
qui ne vise qu’à révéler. Dans les grands
formats, elle est globale, simple, noble, hiératique, avec
une ou plusieurs fentes livrant passage vers un ailleurs. Souvent,
dans les moyens formats, ce passage est ouvert par brûlure
du support papier (diapositive dans les autoportraits photographiques
où le visage consumé devient un pur rayonnement lumineux).
Les béances ovoïdes irrégulières aux bords
roussis entourés de noir ainsi ménagées, en
venant se superposer à des fonds eux-mêmes noirs, évoquent
quelque primordial œuf du monde ou plutôt un «
trou noir » cosmique, ce piège à étoiles
d’où aucune lumière ne peut plus échapper.
Dans sa lutte pour limiter l’extension du noir
et le rétrécissement du blanc, lutte qui définit
la spécificité de son art, Ali Kaaf ne fait, en quelque
sorte, que rejoindre ou refléter à son insu, par les
voies d’une peinture radicalisée, la réalité
cosmique : la matière lumineuse visible, celle des étoiles
et des galaxies, ne constitue que cinq pour cent de la masse de
l’univers, la « matière noire » invisible
vingt pour cent. La majeure proportion, soit soixante quinze pour
cent, revient à la mystérieuse « énergie
noire » récemment découverte, force antigravitationnelle
d’accélération de l’expansion d’un
univers voué à ne jamais ralentir. Les étoiles
et les galaxies s’éloigneront de plus en plus les unes
des autres, la lumière deviendra de plus en plus rare, de
plus en plus faible, plongeant l’espace cosmique dans l’obscurité.
On pourrait, certes, parler de dualisme, de manichéisme,
de l’éternel combat de la lumière et des ténèbres,
du bien et du mal, dans l’âme de l’homme, dans
l’histoire et dans les dimensions spirituelles.
La référence cosmique semble plus pertinente
et en tout cas plus juste au regard du terrain respectivement occupé
par les deux protagonistes des travaux de Ali Kaaf.
En quelque sorte, malgré l’effort pour se débarrasser
de la représentation, la peinture finit toujours par y revenir
par des voies détournées. S’il n’y a plus
figuration intentionnelle directe dans la démarche de Ali
Kaaf, il y a en revanche figuration analogique non intentionnelle.
Sa démarche ne reproduit pas les formes mais re-produit les
forces de l’univers, elle ne le modélise pas, elle
fonctionne spontanément à son instar pour en livrer
une allusive métaphore.
Joseph Tarrab |